Catégories
bibliothèque

ce qui est sauvage

Fatigué de tout ce qui vient avec les mots, des mots

mais pas un langage,

j’ai été sur l’île couverte de neige.

Ce qui est sauvage n’a pas de mots.

Les pages non écrites s’étendent dans toutes les

directions !

J’ai croisé les traces d’un chevreuil sur la neige.

Un langage et pas de mots.

Tomas TRANSTRÖMER

Cité par David ABRAM, Comment la terre s’est tue, Paris, La Découverte, 2013, p.183, trad. Didier Demorcy et Elisabeth Stengers

Catégories
bibliothèque

chez les Omaha

« Ainsi, un thérapeute Iakota peut s’adresser à une pierre en l’appelant Tunkashila — « Grand-Père ». De même, chez les Omaha, on s’adressera à un rocher avec le respect et la révérence qui conviennent à un très vieil aîné :

impassible

depuis un temps sans

fin

tu reposes

là au milieu des sentiers

au milieu des vents

tu reposes

couvert de fientes d’oiseaux

l’herbe poussant à tes pieds,

ta tête ornée de duvet d’oiseaux

tu reposes

au milieu des vents

tu attends

toi, le Vieux. *

David ABRAM, Comment la terre s’est tue, Paris, La Découverte, 2013, p.99, trad. Didier Demorcy et Elisabeth Stengers

* Kenneth LINCOLN, « Native American Literatures« , Brian SWANN (dir.) Smoothing the Ground : Essays on Native American Oral Literature, Berkeley, University of California Press, 1983, p. 18.

Catégories
bibliothèque

Vinclair dans les orpins

« Quelque chose est sauvage quand son développement ne suit pas un plan tracé d’idées, quand il n’est pas orienté par une pensée cherchant des fins. (…)

Plus généralement, il faudra toujours tenir non pas deux, mais trois états dans l’analyse de la nature : sauvage (dont le développement est indépendant des plans de l’esprit), cultivée (objet d’un soin qui accompagne le développement des processus naturels) et domestiquée (dont le comportement obéit à des décisions humaines). Les baies sont sauvages, les tomates sont cultivées, les OGM sont domestiqués. »

Pierre Vinclair, agir non agir, Paris, Corti, 2020, p.20-23

Catégories
bibliothèque

Comment la terre s’est tue

« En tant qu’humains, nous connaissons bien les besoins et les capacités du corps humain — nous vivons nos propres corps et nous connaissons donc, de l’intérieur, les possibilités de notre forme. Nous ne pouvons connaître avec la même familiarité et la même intimité l’expérience vécue d’une couleuvre à collier ou d’une tortue serpentine ; il nous est difficile d’avoir une expérience précise des sensations d’un colibri collectant, à petites gorgées, le nectar d’une fleur, ou d’un hévéa absorbant la lumière du soleil. Et, pourtant, nous savons ce que l’on sent en buvant l’eau fraîche d’une source ou en se prélassant et s’étirant au soleil. Notre expérience peut être sans doute une variante de ces autres modes de sensibilité, néanmoins nous ne pouvons, en tant qu’humains, faire l’expérience précise des sensations vivantes d’une autre forme. Nous ne connaissons pas de manière tout à fait claire leurs désirs ou leurs motivations. Nous ne pouvons savoir ou ne pouvons jamais être sûrs que nous savons ce qu’ils savent. Pourtant, que la biche ait l’expérience de sensations, qu’elle soit porteuse de savoirs lui permettant de s’orienter, de trouver de la nourriture, de protéger ses petits, qu’elle sache comment survivre dans la forêt sans les outils dont nous dépendons, voilà qui est évident pour nos sens humains. Que le manguier ait la capacité de créer des fruits, et l’achillée millefeuille, le pouvoir de diminuer la fièvre d’un enfant, possèdent la même évidence. Pour les humains, ces Autres nous livrent des secrets ou sont détenteurs d’une intelligence dont nous avons avons nous-mêmes souvent besoin. Ce sont ces Autres qui peuvent nous aviser de changements de conditions climatiques inattendus, ou nous prévenir d’éruptions volcaniques ou de tremblements de terre imminents. Ils nous montrent, lorsqu’ils fourragent, où trouver les baies les plus mûres, ou alors, quelle est la meilleure route pour rentrer à la maison. En les regardant construire leurs nids ou leurs abris, nous recueillons des indications quant aux manières de renforcer nos propres demeures. Leur mort même nous enseigne la nôtre. Nous recevons d’eux d’innombrables dons : nourriture, combustible, abri et vêtement. Mais ils restent Autres pour nous, habitant leurs propres cultures et déployant leurs propres rituels — jamais tout à fait compréhensibles.

De plus, ce ne sont pas seulement ces entités que les Occidentaux reconnaissent comme appartenant  aux « vivants » — pas seulement les autres animaux et les plantes — qui parlent en tant qu’esprits aux sens de ceux qui appartiennent à une culture orale. C’est aussi la rivière sinueuse où s’abreuvent les animaux, les pluies torrentielles de la mousson, et la pierre qui s’ajuste parfaitement au creux de la main. La montagne, elle aussi, a ses pensées. Et les oiseaux qui bruissent et jacassent alors que le soleil disparaît sous l’horizon sont les voix mêmes de la forêt tropicale humide. »

David ABRAM, Comment la terre s’est tue, La Découverte, 2013, p. 35-36

Catégories
bibliothèque quercus

Thoreau

Henry D. Thoreau, Journal, 8 octobre 1851, Le mot et le reste, 2018, p.107.