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l’écrivain qui cassait des noix

L’écrivain qui cassait des noix les cassait avec un marteau. Pour bien casser des noix les saisir entre le pouce et l’index, les poser délicatement sur la table et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix. Si toutefois une noix, posée délicatement sur la table, bascule, c’est que vous n’avez pas encore trouvé son point d’équilibre. Dans ce cas-là retournez-la et paf, disait-il.

Pour obtenir de beaux cerneaux bien retenir le marteau quand celui-ci tape la noix disait l’écrivain qui cassait des noix.

Entre le pouce et l’index je saisis une noix. Délicatement je la pose sur la table. La noix tient en équilibre. Je soulève mon marteau. Et je pense à tous ces imposteurs qui exhibent leurs cerneaux sans jamais nous montrer la coquille, et paf, et paf, et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix.

Ou bien je pose une noix sur la table. Je soulève mon marteau. Et je pense à tous ces mystificateurs qui pour obtenir de belles coquilles, mutilent atrocement leurs cerneaux. Et paf paf paf et paf , disait l’écrivain qui cassait des noix.

Casser des noix est un art qui consiste à extraire, d’un seul coup de marteau et sans les briser, le cerneau de la coquille et la coquille du cerneau disait l’écrivain qui cassait des noix. Choisir une variété adéquate, à coque d’épaisseur moyenne, correctement soudée, à suture marquée, et bien retenir le marteau quand celui-ci tape la noix disait-il. A Grenoble Stendhal cassait de la Franquette, à forme allongée, au sommet légèrement conique, à mucron prononcé. George Sand à Nohant cassait de la Marbot ; à valves bien renflées, à mucron fort acuminé, à fruit globuleux presque carré, très gros. Et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix.

En tant qu’art — casser des noix est un art puisque casser des noix consiste à ne pas les casser tout en les cassant disait l’écrivain qui cassait des noix — en tant qu’art, casser des noix exige, comme tout art, retenue, tact et précision, qualités que l’on acquiert par un entraînement régulier composé d’exercices fondamentaux. Exercice numéro 1 : entre le pouce et l’index ne pas saisir une noix ; délicatement ne pas la poser sur la table ; soulever le marteau ; et paf disait l’écrivain qui cassait des noix.

Considérant qu’une noix pèse en moyenne 10 grammes, un casseur de noix expert cassant vingt noix à la minute peut casser jusqu’à cent kilos de noix par jour. Or par manque de temps, et de compétences, plus personne ne veut casser des noix ; la demande en cerneaux explose, les cours atteignent des sommets et casser des noix devient un art lucratif : c’est pourquoi les écrivains cassent des noix disait l’écrivain qui cassait des noix. Et paf, disait-il.

Aussi riche en protéine que le steak de boeuf, la noix capture le gaz carbonique disait l’écrivain qui cassait des noix. Plus personne ne veut casser des noix mais tout le monde voudrait manger des noix pour lutter contre le réchauffement climatique, tout le monde a peur qu’un jour la planète bascule et paf, disait-il.

Entre le pouce et l’index je saisis une phrase. Délicatement je la pose sur la table. La phrase tient en équilibre. Je soulève mon marteau. Et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix, en cassant des noix j’écris sans écrire tout en écrivant, disait-il.

George Sand à Nohant et Stendhal à Grenoble s’éclairaient à l’huile de noix et leurs oeuvres étaient imprimées à l’huile de noix disait l’écrivain qui cassait des noix. Exercice numéro trois : dans un pot faites bouillir de l’huile de noix ; enflammez-la et laissez-la brûler pendant une demi-heure en remuant souvent ; couvrez le pot pour éteindre la flamme ; laissez refroidir ; l’huile a perdu un huitième de son poids, elle porte alors le nom de vernis et forme, broyée avec du noir de fumée, l’encre des imprimeurs. Et paf, disait l’écrivain qui cassait des noix, la littérature capture le gaz carbonique, disait-il.

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ce qui est sauvage

Fatigué de tout ce qui vient avec les mots, des mots

mais pas un langage,

j’ai été sur l’île couverte de neige.

Ce qui est sauvage n’a pas de mots.

Les pages non écrites s’étendent dans toutes les

directions !

J’ai croisé les traces d’un chevreuil sur la neige.

Un langage et pas de mots.

Tomas TRANSTRÖMER

Cité par David ABRAM, Comment la terre s’est tue, Paris, La Découverte, 2013, p.183, trad. Didier Demorcy et Elisabeth Stengers

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chez les Omaha

« Ainsi, un thérapeute Iakota peut s’adresser à une pierre en l’appelant Tunkashila — « Grand-Père ». De même, chez les Omaha, on s’adressera à un rocher avec le respect et la révérence qui conviennent à un très vieil aîné :

impassible

depuis un temps sans

fin

tu reposes

là au milieu des sentiers

au milieu des vents

tu reposes

couvert de fientes d’oiseaux

l’herbe poussant à tes pieds,

ta tête ornée de duvet d’oiseaux

tu reposes

au milieu des vents

tu attends

toi, le Vieux. *

David ABRAM, Comment la terre s’est tue, Paris, La Découverte, 2013, p.99, trad. Didier Demorcy et Elisabeth Stengers

* Kenneth LINCOLN, « Native American Literatures« , Brian SWANN (dir.) Smoothing the Ground : Essays on Native American Oral Literature, Berkeley, University of California Press, 1983, p. 18.